La salle de spectacle, ce baril de poudre qu’on fait semblant de ne pas voir
Une salle plongée dans le noir. Une enceinte qui vibre. Un public serré, euphorique, parfois alcoolisé. Des câbles, des projecteurs, des pendrillons, des décors en bois et tissus. Et une seule issue de secours bloquée par un flight-case suffit pour transformer la fête en piège mortel.
C’est exactement pour ça que le SSIAP existe en salle de spectacle. Pas pour “faire joli” dans un organigramme. Pas pour faire tamponner un registre une fois l’an. Mais pour être l’ultime barrière entre l’étincelle et le carnage.
Alors, quelles sont vraiment les obligations SSIAP en salle de spectacle ? Quel effectif ? Quelles règles ? Et surtout, quelles responsabilités pour l’exploitant, celui qui décide… et qui, en cas de drame, ne pourra pas dire “je ne savais pas” ?
Ce que la loi voit quand elle regarde votre salle : un ERP de type L
Avant de parler SSIAP, il faut nommer les choses. Juridiquement, une salle de spectacle est un ERP de type L. Établissement Recevant du Public. Type L, comme :
- Théâtres
- Salles de concert
- Salles polyvalentes accueillant des spectacles, conférences, projections
- Cabarets, salles de cabaret-spectacle, etc.
Ces établissements sont encadrés par le Règlement de sécurité contre l’incendie dans les ERP, et plus particulièrement par :
- l’arrêté du 25 juin 1980 modifié (dispositions générales)
- les dispositions spécifiques aux ERP de type L
À partir de là, tout se joue sur deux paramètres :
- la catégorie de l’ERP (1re à 5e, en fonction de l’effectif du public et du personnel)
- la configuration de la salle (salle unique ou complexe, présence de sous-sols, de gradins, de locaux techniques complexes, etc.)
Plus votre salle est grande, complexe, fréquentée, plus les exigences de sécurité montent. Et plus le service SSIAP devient non seulement nécessaire, mais indispensable.
SSIAP en salle de spectacle : quand est-ce une obligation ?
Le SSIAP, c’est le Service de Sécurité Incendie et d’Assistance à Personnes. Il repose sur trois niveaux de qualification :
- SSIAP 1 : agent de sécurité incendie
- SSIAP 2 : chef d’équipe
- SSIAP 3 : chef de service de sécurité incendie
Dans une salle de spectacle, le service de sécurité incendie permanent devient généralement obligatoire dès lors que l’on atteint les grandes catégories d’ERP (1re à 3e, parfois 4e selon la configuration). Les textes ne laissent pas beaucoup de place à l’imagination : un établissement de spectacle recevant plusieurs centaines de personnes dans des locaux clos, avec éclairage scénique, rideaux, équipements électriques puissants, doit être surveillé par un service formé et organisé.
En pratique, cela signifie que pour une grande salle de spectacle :
- un service de sécurité incendie structuré est exigé
- les agents doivent être titulaires du SSIAP (et non de simples “agents de sécurité” généralistes)
- la présence d’agents est requise lors de l’exploitation (ouvertures au public, montages sensibles, répétitions risquées, etc.)
Pour les salles plus petites (4e catégorie, certains établissements mixtes), la présence d’un service SSIAP complet peut ne pas être imposée, mais :
- des mesures équivalentes peuvent être exigées par la commission de sécurité (surveillance, consignes, formation interne du personnel)
- l’exploitant reste en tout état de cause pleinement responsable de la sécurité incendie, même sans service SSIAP formalisé
Autrement dit : l’absence d’obligation formelle de service SSIAP ne vaut pas permis d’imprudence.
Effectifs SSIAP : combien d’agents pour une salle de spectacle ?
C’est la question qu’on entend partout. “Combien de SSIAP on doit mettre ?”. Comme si l’on parlait de chaises ou de verres au bar.
La réponse honnête tient en deux phrases :
- les effectifs minimaux sont fixés par les textes (règlement ERP, dispositions spécifiques type L) et/ou par les décisions de la commission de sécurité
- ces minima sont souvent… juste des minima, pas des garanties de sécurité en toutes circonstances
Les paramètres qui influencent l’effectif à prévoir :
- la catégorie de l’ERP (1re, 2e, 3e, 4e…)
- la capacité d’accueil (nombre de personnes simultanément dans les lieux)
- la complexité des circulations (sous-sols, mezzanines, gradins, zones techniques)
- la présence ou non d’un PC de sécurité surveillant un SSI (Système de Sécurité Incendie)
- le type de spectacles accueillis (pyrotechnie, effets spéciaux, fumées scéniques, etc.)
À titre d’ordre de grandeur, sans prétendre fixer une norme universelle :
- une grande salle de spectacle (1re catégorie) fonctionnera souvent avec un chef d’équipe SSIAP 2 en permanence, et plusieurs agents SSIAP 1 lors des spectacles
- une salle de taille moyenne (2e ou 3e catégorie) aura au minimum un agent SSIAP 1 ou un chef d’équipe, renforcé les soirs d’affluence
- une petite salle (4e catégorie) peut se trouver à la frontière entre présence obligatoire d’un service structuré et mesures allégées, à arbitrer avec la commission de sécurité
Le piège classique ? Se caler au strict minimum pour “rentabiliser”. Un agent seul au PC, censé :
- surveiller le SSI
- faire des rondes
- gérer les incidents techniques
- accueillir les secours
- canaliser un début de panique
Physiquement impossible. Moralement inacceptable. Juridiquement risqué.
La seule vraie méthode : se baser sur :
- les exigences minimales réglementaires (textes et arrêtés préfectoraux)
- les préconisations de la commission de sécurité
- une analyse de risques spécifique à votre salle et à vos événements
Rôles du SSIAP en salle de spectacle : au-delà du simple “gardiennage”
Le SSIAP n’est pas là pour faire un check des bracelets au bar ni surveiller les loges des artistes. Sa mission, c’est la sécurité incendie et l’assistance à personnes. Point.
En salle de spectacle, ses grandes missions se déclinent ainsi :
- Prévention en amont :
- vérification des dégagements, issues de secours, désencombrement
- contrôle des installations techniques visibles (câblages manifestement dangereux, blocages d’issue par du matériel, etc.)
- vérification fonctionnelle des moyens de secours (extincteurs accessibles, RIA, alarme, éclairage de sécurité)
- Surveillance en exploitation :
- présence au PC de sécurité pour surveiller le système de sécurité incendie
- rondes dans les zones sensibles (scène, coulisses, régie, dessous de gradins, locaux techniques)
- détection précoce des situations à risque (fumées anormales, surchauffe de projecteur, sur-occupation d’une zone)
- Gestion de l’alarme et de l’évacuation :
- levée de doute rapide en cas de déclenchement
- mise en sécurité du public (ouverture des issues, guidage, annonces micro si prévu)
- assistance aux personnes en difficulté (PMR, malaise, chute, panique)
- Relation avec les secours publics :
- accueil des sapeurs-pompiers
- transmission des informations clés (localisation du départ de feu, plans, particularités du bâtiment)
- application des consignes prévues au plan d’opération interne ou aux consignes du registre de sécurité
Dans un environnement scénique, ces missions se superposent aux contraintes du spectacle : obscurité, bruit, fumées scéniques, foule compacte, artistes parfois imprévisibles, décors encombrants… Le moindre retard de décision coûte des secondes. Parfois des vies.
Responsabilités de l’exploitant : celui qui dit oui, signe avec son nom
On l’oublie trop souvent : le responsable de la salle, ce n’est ni le régisseur, ni le programmateur, ni le chef de plateau. C’est l’exploitant. Celui qui ouvre les portes au public. Qui encaisse les billets. Qui signe les contrats. À ce titre, il porte une responsabilité lourde, à la fois :
- administrative (vis-à-vis de l’administration, du maire, de la commission de sécurité)
- civile (réparation des dommages causés à autrui)
- pénale (en cas de manquement caractérisé à la sécurité)
Concrètement, l’exploitant doit :
- veiller à ce que le service de sécurité incendie exigé soit en place et composé de personnels dûment formés et qualifiés SSIAP
- s’assurer que les effectifs prescrits sont bien présents en exploitation (et pas sur le papier seulement)
- tenir à jour le registre de sécurité (vérifications techniques, formations, exercices d’évacuation, observations de la commission de sécurité)
- mettre en œuvre les prescriptions de la commission de sécurité dans les délais fixés
- refuser, le cas échéant, un spectacle ou une configuration de scène manifestement dangereuse (décors non conformes, fumigènes sauvages, obstructions d’issues)
Fermer les yeux ne protège pas. Déléguer à un prestataire SSIAP sans contrôler ce qui se passe réellement sur le terrain, non plus.
En cas de sinistre, les juges regarderont :
- les textes applicables à l’établissement
- les décisions de la commission de sécurité
- les moyens réellement mis en place (effectifs, formations, consignes, organisation)
Et poseront une question simple, brutale : “Tout ce qui était raisonnablement possible pour éviter le drame a-t-il été fait ?”.
Le duo explosif : spectacle vivant et sous-estimation du risque
Dans trop de salles, on retrouve le même cocktail instable :
- un exploitant sous pression économique, obsédé par la billetterie et la rentabilité
- des artistes et techniciens qui veulent “pousser le show” toujours plus loin (pyro, effets spéciaux, sur-occupation de la fosse)
- un service sécurité réduit à la portion congrue, quand il n’est pas relégué au rang de simple “contrôleur de billets amélioré”
Ajoutez à cela des habitudes dangereuses :
- issues de secours maintenues fermées “pour éviter la fraude”
- escaliers encombrés par des caisses, câbles, décors en attente
- fumigènes scéniques utilisés sans étude de leurs effets sur les détecteurs ou l’évacuation
- consignes incendie jamais répétées au personnel intermittent ou aux équipes extérieures
Et l’on se retrouve avec une salle qui respecte à peu près la réglementation sur le papier, mais qui, en exploitation, devient une trappe à fumées.
Le rôle de l’exploitant, épaulé par le service SSIAP, c’est justement de casser ce mécanisme. De dire non à ce qui dépasse la limite du raisonnable. De faire de la sécurité un sujet non négociable, même quand les billets sont déjà vendus et que la tournée est “hyper attendue”.
Bonnes pratiques SSIAP pour une salle de spectacle qui veut durer
Vouloir simplement “être dans les clous” ne suffit pas. Une salle de spectacle qui se respecte fait plus, et le fait intelligemment. Quelques axes solides :
- Travailler main dans la main avec la commission de sécurité :
- préparer sérieusement chaque passage
- anticiper les remarques et les mettre en œuvre
- discuter des projets d’évolution (augmentation de jauge, modification des espaces, nouveaux effets scéniques)
- Former réellement le personnel (et pas seulement les SSIAP) :
- agents d’accueil, bar, billetterie, régie, techniciens
- formation à l’alarme, à l’évacuation, aux points de rassemblement
- utilisation de base des extincteurs pour certains postes stratégiques
- Adapter l’effectif SSIAP au risque réel :
- renforcer l’équipe les soirs de très forte affluence ou avec effets spéciaux
- prévoir, si possible, des binômes pour les rondes dans les zones complexes
- éviter de laisser un agent isolé en surcharge permanente
- Intégrer la sécurité dans la préparation des spectacles :
- validation des plans de scène par le référent sécurité
- analyse préalable des effets pyrotechniques, fumées, flammes, projections
- intégration des contraintes sécurité dès la négociation des contrats de location ou de programmation
- Exiger des prestataires qu’ils jouent le jeu :
- équipes SSIAP dûment qualifiées et en effectifs suffisants
- agents connaissant les spécificités des ERP de type L
- documentation fournie (planning, consignes, comptes rendus d’incidents)
Ce n’est pas une lubie de juriste. C’est une méthode pour éviter de voir son établissement fermer après un incendie, un mouvement de foule, un décès évitable.
Au final, la vraie question : que vaut une vie face à un siège vendu ?
La réglementation SSIAP en salle de spectacle n’a rien de romantique. C’est du chiffre, du texte, des arrêtés, des avis de commission. C’est froid. Sec. Administratif.
Mais derrière, il y a autre chose. La réalité crue d’un local technique qui prend feu en plein concert. D’une évacuation dans le noir, avec des gens qui crient, qui tombent. D’une fumée épaisse, noire, toxique, qui descend comme une marée. Et, au milieu de tout ça, quelques agents SSIAP qui tiennent la ligne. Qui connaissent le bâtiment. Qui savent où mener le public. Qui savent quoi dire à la radio, quoi dire aux pompiers, quoi dire au micro.
Le rôle de l’exploitant d’une salle de spectacle, c’est de leur donner les moyens d’être là. En nombre suffisant. Formés. Écoutés. Respectés.
Les obligations SSIAP ne sont pas une charge à supporter. Ce sont des vies à protéger. Des procès à éviter. Et, surtout, la garantie que la salle pourra continuer à faire ce pour quoi elle existe : faire vibrer, sans brûler.