Comburant : l’ennemi invisible qui nourrit le feu
Le feu ne naît jamais seul.
Il a besoin de complices. D’un carburant à dévorer. D’une étincelle pour le réveiller. Et d’un troisième acteur, plus discret, souvent ignoré : le comburant.
On parle toujours des bougies, des canapés qui brûlent, des forêts qui flambent. Rarement de ce gaz silencieux qui attise les flammes, qui les rend plus hautes, plus rapides, plus voraces.
Sans comburant, pas de feu. Sans feu, pas d’incendie. Le calcul est simple. Mais nous continuons à vivre, à stocker, à bricoler comme si ce troisième larron n’existait pas.
Alors, qu’est-ce qu’un comburant, vraiment ? En quoi est-il différent d’un carburant ? Où se cache-t-il dans nos maisons, nos usines, nos hôpitaux ? Et surtout : pourquoi le comprendre peut faire la différence entre un départ de feu contrôlé… et un sinistre déclaré en perte totale sur votre contrat d’assurance ?
Qu’est-ce qu’un comburant ? Une définition qui brûle les illusions
En chimie, un comburant, c’est une substance qui permet la combustion d’un autre matériau. Il ne brûle pas nécessairement lui-même. Il fait brûler.
Le terme clé : oxydant. Le comburant capte des électrons. Il « oxyde » le carburant. Et cette réaction dégage de la chaleur, de la lumière, parfois une explosion. Vous connaissez déjà le principal d’entre eux : l’oxygène de l’air.
Dans l’air que vous respirez, environ 21 % d’oxygène. C’est assez pour alimenter un incendie classique. Mais augmentez ce pourcentage, et vous changez les règles du jeu. Une flamme banale devient un lance-flammes miniature. Une braise timide devient une torche.
Le comburant, c’est donc :
- Ce qui ne brûle pas toujours, mais
- Ce qui permet aux autres de brûler beaucoup mieux.
Un pyromane sans oxygène n’est qu’un type avec un briquet vide.
Triangle du feu, tétraèdre du feu : où se cache le comburant ?
On enseigne aux enfants le triangle du feu :
- Un carburant (bois, papier, essence…)
- Un comburant (souvent l’oxygène de l’air)
- Une source d’ignition (flamme, étincelle, chaleur)
Retirez un seul côté, et le feu s’arrête. Simple, brutal, efficace.
Les professionnels parlent parfois du tétraèdre du feu, en ajoutant un quatrième élément : la réaction chimique en chaîne. Le feu s’auto-entretient, se nourrit de sa propre existence.
Dans ces schémas, le comburant est souvent traité comme un acquis. L’air est partout, non ? Justement. Là où le triangle devient trompeur, c’est quand le comburant n’est plus juste l’air.
Car il existe des comburants purs, concentrés, industriels, qui n’ont rien à envier au souffle d’un dragon. Et c’est là que le danger grimpe de plusieurs étages.
Comburant ou carburant : ne pas confondre l’huile et l’oxygène
La confusion est fréquente. Et dangereuse.
Carburant :
- C’est ce qui brûle.
- C’est la matière que le feu consomme : bois, papier, essence, plastiques, textiles…
Comburant :
- C’est ce qui fait brûler.
- Souvent un gaz ou un produit chimique, qui alimente la réaction.
Imaginez un barbecue :
- Le charbon : carburant.
- L’air ambiant : comburant.
- La petite allumette : source d’ignition.
Maintenant, remplacez l’air par un jet d’oxygène pur.
La flamme ne vous dira pas merci. Elle se contentera de vous sauter au visage.
Cette distinction, pompiers et experts incendie la gardent en tête en permanence. Parce que dans un rapport d’expertise, après sinistre, on cherche toujours : qu’est-ce qui a brûlé… mais aussi qu’est-ce qui a aidé à brûler.
Les grands comburants : les alliés du feu, du salon au laboratoire
Le plus célèbre, vous le connaissez : l’oxygène. Mais il est loin d’être seul.
En sécurité incendie, on rencontre principalement :
- Le dioxygène (O2) :
- Présent dans l’air.
- Stocké en bouteilles dans les hôpitaux, ateliers, industries.
- Utilisé pour le soudage, les soins médicaux, la plongée.
- Le protoxyde d’azote (N2O) :
- Gaz anesthésiant en milieu médical.
- Comburant puissant dans certains moteurs (systèmes « nitro »).
- Les nitrates, chlorates, perchlorates :
- Nitrate d’ammonium, nitrate de potassium…
- Engrais, explosifs, feux d’artifice.
- Ils libèrent de l’oxygène pendant la décomposition.
- Le peroxyde d’hydrogène (H2O2) :
- Ce que vous appelez souvent « eau oxygénée ».
- À haute concentration, c’est une vraie bombe à oxygène.
- Le chlore (Cl2) et autres halogènes :
- Traitement des piscines (sous formes combinées).
- Industrie chimique.
- Réagissent violemment avec de nombreux matériaux.
Dans une maison, vous ne stockez pas des caisses de nitrates d’ammonium (enfin, j’espère). Mais vous avez probablement :
- Des javel concentrées ou produits à base de chlore.
- Des détachants, blanchissants, détartants oxydants.
- Parfois, dans les habitations médicalisées, des bouteilles d’oxygène.
Isolés, rangés, maîtrisés, ces produits sont utiles. Mal stockés, combinés à un départ de feu, ils deviennent les meilleurs amis de l’incendie.
Quand le comburant transforme un feu banal en enfer
Sur un feu classique, les pompiers connaissent la chanson. Carburant massif, air ambiant, propagation progressive. Le temps de voir venir, parfois.
Ajoutez un comburant concentré, et vous changez la chorégraphie.
Exemple concret : un incendie dans une chambre d’hôpital, où se trouvent une ou plusieurs bouteilles d’oxygène. Un drap prend feu. Le personnel pense à une « simple » flamme à éteindre rapidement. Mais la bouteille fuit, ou est ouverte. Le pourcentage d’oxygène autour du lit grimpe. La flamme explose, littéralement, en intensité.
Un autre cas, tristement classique : l’atelier de soudure.
- Bouteilles d’oxygène.
- Bouteilles d’acétylène ou de propane.
- Graisses, chiffons imbibés, solvants.
Un choc sur le robinet d’oxygène, une fuite, une flamme à proximité. Dans une atmosphère enrichie en oxygène, les matériaux qui semblaient inertes s’enflamment. Même des métaux peuvent brûler plus violemment, sous forme de véritables feux de métal.
Et puis il y a les engrais. Ces sacs blancs, paisibles, alignés dans les hangars agricoles. Quand tout va bien, ils nourrissent les champs. Quand tout va mal, chauffés, confinés, contaminés, ils décomposent, libèrent de l’oxygène, nourrissent des explosions qui font voler des murs entiers.
Le point commun de ces scénarios ? Le comburant n’est plus seulement « l’air ». Il est présent en excès. En pression. En concentration. Il ne se contente plus de regarder le feu. Il le pousse dans le dos.
Pompiers : comment on combat un feu gavé de comburant ?
Pour les pompiers, un incendie alimenté par un comburant concentré est un feu qui sort du script habituel.
Quelques réflexes essentiels :
- Identifier la présence de comburants :
- Panneaux de signalisation (pictogrammes « flamme sur rond » pour les oxydants).
- Fiches de données de sécurité.
- Déclaration des occupants ou exploitants.
- Couper la source de comburant si possible :
- Fermer un robinet d’oxygène.
- Éloigner des bouteilles.
- Ventiler… mais intelligemment, pour évacuer l’excès sans attiser davantage.
- Adapter l’agent extincteur :
- L’eau reste reine, mais la manière de l’appliquer change.
- Les produits oxydants solides peuvent nécessiter des techniques spécifiques.
- Protéger les intervenants :
- Sur-oxygénation = combustion plus vive des matériaux… y compris des EPI s’ils sont dégradés.
- Risques d’explosion de bouteilles sous pression.
Les sapeurs-pompiers n’aiment pas les surprises. Un local rempli de comburants non déclarés, mal étiquetés, c’est une embuscade chimique. Et parfois, la différence entre un feu maîtrisé en 20 minutes et un bâtiment ravagé.
Comburants et prévention incendie : là où tout se joue, loin des flammes
La meilleure manière de combattre un feu gavé de comburant, c’est d’empêcher cette rencontre fatale entre la flamme et le produit.
Quelques principes simples, mais rarement appliqués avec rigueur.
À la maison : l’oxygène n’est pas un jouet
Vous avez un proche sous oxygène à domicile ? Un concentrateur ou une bouteille médicale ? Vous êtes assis sur un potentiel accélérateur d’incendie.
- Interdiction absolue de fumer à proximité :
- Pas « à peu près ».
- Pas « juste à la fenêtre ».
- Aucune flamme nue :
- Pas de bougie sur la table de nuit.
- Pas de briquet pour « tester » le débit.
- Attention aux graisses :
- Certains matériaux graissés peuvent s’enflammer violemment en présence d’oxygène sous pression.
- Stockage debout, stable, ventilé des bouteilles.
La scène est connue des enquêteurs : fauteuil, cigarette, tuyau d’oxygène. Un petit geste de trop. Le feu ne laisse aucune chance.
Dans les entreprises : les comburants, c’est aussi de la paperasse… nécessaire
Industrie, laboratoire, atelier, exploitation agricole : si vous stockez des produits classés oxydants, vous êtes dans le champ de la réglementation.
Un minimum vital :
- Inventaire précis des produits :
- Quantités, emplacements, natures.
- Fiches de Données de Sécurité (FDS) disponibles.
- Stockage séparé des combustibles :
- On ne colle pas un stock de solvants contre un stock d’oxydants.
- On ne pose pas une bouteille d’oxygène au milieu des cartons.
- Ventilation adaptée :
- Éviter l’accumulation de gaz oxydants.
- Limiter les atmosphères sur-oxygénées.
- Signalisation claire :
- Pictogrammes CLP (flamme sur rond).
- Plans d’intervention accessibles aux secours.
- Formation du personnel :
- Savoir ce qu’est un comburant.
- Connaître les incompatibilités (graisses, matières organiques, combustibles…).
Un salarié qui ignore ce qu’il manipule, c’est une allumette vivante dans un magasin d’artifices chimiques.
Comburants et assurance : ce que vous ne dites pas peut tout brûler
Le monde de l’assurance ne voit pas vos produits chimiques comme vous.
Là où vous voyez « engrais », « oxygène médical », « produit de piscine », l’assureur peut lire « aggravation de risque ».
Pourquoi ? Parce que la présence de comburants :
- Augmente la vitesse de propagation du feu.
- Amplifie la sévèrité des dommages.
- Complexifie la lutte contre l’incendie.
En cas de sinistre majeur, l’expert d’assurance ne s’arrête pas aux cendres. Il remonte la chaîne :
- Quels produits étaient stockés ?
- Étaient-ils déclarés ?
- Était-il prévu, dans le contrat, que vous manipuliez des oxydants en quantité significative ?
Si la réponse est non, la suite est rarement agréable. Discussions, contestations, réduction d’indemnisation, voire refus de garantie pour fausse déclaration ou omission.
Déclarer des comburants, c’est :
- Adapter les garanties.
- Adapter les franchises.
- Montrer que vous avez conscience du risque.
Ne rien dire, c’est espérer que le feu ne parlera pas à votre place. Mauvais calcul. Il parle toujours. Et fort.
Le rôle clé de la ventilation : alliée ou traîtresse ?
On pense rarement à la ventilation comme à un acteur du drame. Pourtant, elle décide parfois de qui vivra et de ce qui brûlera.
En présence de comburants :
- Une mauvaise ventilation :
- Concentre les gaz.
- Crée des zones sur-oxygénées.
- Prépare un feu explosif.
- Une ventilation maîtrisée :
- Évacue les excès.
- Évite l’accumulation de produits oxydants.
- Réduit la gravité potentielle d’un feu.
On ventile un local à oxygène comme on désamorce une grenade. Lentement, méthodiquement, en sachant pourquoi on ouvre cette fenêtre-là, et pas celle d’en face.
Quelques gestes simples pour garder les comburants à leur place
Vous ne dirigerez sans doute jamais une usine chimique. Mais vous pouvez, dès maintenant, arrêter de faire des cadeaux au feu.
- Lisez les étiquettes :
- Le pictogramme « flamme sur rond » = comburant.
- Rangez immédiatement ce produit dans un endroit stable, hors chaleur.
- Séparez ce qui brûle de ce qui fait brûler :
- Produits de piscine loin des carburants.
- Eau de javel loin des produits organiques, textiles, papiers.
- Ne jouez pas avec l’oxygène médical :
- Pas de flamme, jamais.
- Pas de fumée, jamais.
- Informez vos pompiers internes ou locaux :
- Plan des locaux indiquant les zones de stockage de comburants.
- Mise à jour régulière.
- Informez votre assureur :
- Nouvelle activité avec oxydants ? Nouveau stockage ? Dites-le.
La prévention incendie n’est pas une science magique. C’est une accumulation de petites disciplines, de refus obstinés du « ça ira bien comme ça ». Le comburant se nourrit de la négligence. Ne lui donnez pas à manger.
Le comburant, ce n’est pas que de la chimie : c’est une manière de regarder le feu
Comprendre le comburant, c’est cesser de voir le feu comme un simple spectacle rougeâtre qui dévore des objets. C’est voir les forces invisibles qui soufflent derrière les flammes.
Sur un site industriel, dans un appartement médicalisé, au bord d’une piscine, dans un hangar agricole, la même question devrait vous brûler les lèvres :
Qu’est-ce qui, ici, ne brûlera peut-être pas… mais permettra à tout le reste de brûler beaucoup mieux ?
Le jour où cette question devient un réflexe, vous changez de camp. Vous ne regardez plus le feu comme une fatalité. Vous commencez à lire, derrière chaque flamme, la présence ou l’absence de son allié invisible.
Et là, une part du danger bascule, enfin, de votre côté.