Coupe feu et pare flamme : différences, normes en vigueur et choix des matériaux de protection passive

Coupe feu et pare flamme : différences, normes en vigueur et choix des matériaux de protection passive

On les croise partout sans les voir. Sur un palier d’immeuble, au fond d’un parking souterrain, dans la cage d’escalier d’un hôpital ou d’un lycée. Une porte lourde, un vitrage épais, un clapet qui se referme dans un conduit. Discrets. Silencieux. Jusqu’au jour où tout bascule, où la fumée rase le plafond comme une marée noire, où la chaleur fait chanter le béton. Ce jour-là, une différence que beaucoup jugent “détail technique” devient une frontière vitale : pare-flamme ou coupe-feu ?

Non, ce n’est pas du jargon d’ingénieur. C’est la ligne de partage entre un feu contenu… et un feu qui vous rattrape derrière la porte.

Coupe-feu, pare-flamme : deux promesses très différentes

On commence par trancher net. Les mots ont un sens, et en incendie, ils ont surtout un effet.

Pare-flamme (symbole E dans les normes européennes) : c’est l’élément qui tient une promesse minimale, mais claire : il arrête les flammes et les gaz chauds directs pendant un temps donné (30, 60, 90 minutes…). Il évite la passage direct du feu. Mais il n’empêche pas forcément la chaleur de traverser.

Coupe-feu (symbole EI) : ici, la promesse est double et beaucoup plus ambitieuse : arrêter les flammes et limiter drastiquement la transmission de chaleur. La face “non exposée” ne doit pas devenir brûlante au point d’allumer ce qui se trouve derrière. C’est ce qui fait la différence entre une porte tiède… et un couloir qui s’embrase sans même avoir vu la flamme.

Dans l’ancienne terminologie française, on parlait déjà de :

  • PF = pare-flammes (E)
  • CF = coupe-feu (EI)

Les deux mots circulent encore dans les devis, les notices, les chantiers. Parfois mélangés. Trop souvent interchangés. Et c’est là que le piège se referme.

Comment lire les classes de résistance au feu ? (EI, E, I, REI…)

En Europe, c’est la norme EN 13501-2 qui donne la musique. Elle ne parle pas de “produits ignifugés” de manière vague : elle classe, mesure, et condamne les approximations.

Trois lettres dominent le jeu :

  • R = résistance mécanique (la capacité à rester stable, ne pas s’effondrer)
  • E = étanchéité aux flammes et aux gaz chauds (pare-flamme)
  • I = isolation thermique (limitation de la montée en température côté non exposé)

On assemble ensuite ces lettres avec un temps en minutes : 15, 30, 60, 90, 120, etc.

Exemples parlants :

  • E 30 : pare-flamme 30 minutes. Les flammes sont stoppées, mais la chaleur peut passer beaucoup plus.
  • EI 60 : coupe-feu 60 minutes. Flammes stoppées + température limitée côté protégé.
  • REI 120 : structure porteuse qui tient mécaniquement, stoppe les flammes et la chaleur pendant 2 heures. Typique de certains murs en béton d’ouvrages sensibles.

Traduction concrète : une porte E 30 laisse potentiellement la poignée brûlante et le bois derrière en précombustion bien avant les 30 minutes. Une porte EI 30, elle, doit garantir que le côté “protégé” reste en dessous de seuils thermiques définis, compatibles avec la survie… et avec la non-inflammation des matériaux voisins.

À l’échelle des pompiers, ces minutes sont des mètres de progression en plus. Des victimes atteignables. Ou pas.

Ce que dit la réglementation française (et ce qu’elle sous-entend)

En France, la réglementation incendie est un millefeuille. Mais un millefeuille en feu reste un millefeuille. On retrouve partout la même logique : compartimenter pour limiter la propagation.

Les principaux textes qui vous concernent en matière de coupe-feu / pare-flamme :

  • Code de la construction et de l’habitation et arrêtés techniques associés (habitation, bâtiments de travail, entrepôts…)
  • Règlement de sécurité contre l’incendie dans les ERP (Établissements Recevant du Public)
  • Règlement de sécurité dans les IGH (Immeubles de Grande Hauteur)
  • Les Instructions Techniques (IT), par exemple IT 249 pour les parkings, qui fixent les degrés coupe-feu pour les parois, planchers, portes…

La loi ne se contente pas de mots doux comme “protection renforcée”. Elle impose des degrés :

  • parois EI 60 entre un parking et les locaux d’habitation
  • portes EI 30 dans des circulations communes
  • trappes et trémies protégées en EI 60 ou davantage

Et surtout, elle exige des produits testés, justifiés par des rapports d’essais (PV), des classements (PV de classement) et, selon les cas, des marquages CE ou des DTA / Avis Techniques. Autrement dit : non, un menuisier ne peut pas décider seul que “sa” porte est coupe-feu parce qu’il a ajouté une laine minérale dans l’âme. Sans essai en four normalisé, c’est de la fiction.

Dans les bâtiments neufs, la logique EI/E/REI est maintenant partout. Mais sur l’existant, on retrouve encore :

  • des mentions PF 1/2 h, CF 1 h
  • des portes anciennes marquées “PF” alors que leur performance réelle est inconnue
  • des solutions bricolées en rénovation… sans aucun PV

Le risque juridique est colossal en cas de sinistre. Le risque humain, lui, ne se discute même pas.

Où utilise-t-on du pare-flamme, où exige-t-on du coupe-feu ?

Tout ne doit pas être coupe-feu. Sinon, les bâtiments seraient des bunkers invivables. Mais certains endroits ne pardonnent pas l’erreur de casting.

Le pare-flamme (E) est typiquement utilisé pour :

  • certains vitrages de façades destinés à limiter le passage direct des flammes
  • des cloisons légères en périphérie de zones déjà compartimentées
  • des éléments où la propagation de chaleur est moins critique que l’arrêt du front de flamme (cas très spécifiques et réglementés)

Le coupe-feu (EI), lui, s’impose dans toutes les zones où la vie circule :

  • Portes palières d’immeubles, séparations entre circulation communes et logements
  • Cages d’escalier protégées, issues de secours, sas
  • Locaux à risques particuliers : locaux poubelles, locaux électriques, chaufferies, locaux techniques, archives…
  • Planchers, dalles, trémies traversées par des gaines, câbles, conduits
  • Clapets coupe-feu sur réseaux de ventilation et désenfumage

Un pare-flamme arrête l’image du feu. Un coupe-feu tente d’arrêter son influence. Quand on parle de zones de refuge, de temps d’évacuation, de cheminements, on n’a pas le droit de se contenter de l’image.

Les matériaux de la protection passive : la garde silencieuse

La protection passive, c’est tout ce qui ne clignote pas en rouge, qui ne sonne pas, qui ne jaillit pas d’une lance. Ce sont les matériaux qui se taisent… jusqu’au feu.

Quelques grandes familles, à connaître avant de signer un devis ou de “valider” un détail de cloison.

Les plaques et parements résistants au feu

Derrière chaque mur banal peut se cacher une armure.

  • Plaques de plâtre techniques (type “feu”) : plus denses, armées, parfois avec fibres spécifiques. En simple, double ou triple parement, elles participent à des complexes EI 30 à EI 120, selon l’ossature et l’isolation associée. Mais attention : la performance n’est jamais celle de la plaque seule, toujours celle du système complet.
  • Plaques silico-calciques ou fibres-ciment : très résistantes à la chaleur, peu déformables, souvent utilisées autour des structures métalliques, des conduits, des locaux à risques élevés.
  • Panneaux sandwich coupe-feu : âme minérale, parements acier ; utilisés en cloisons de compartimentage, entrepôts, locaux techniques.

Un mur EI 120 n’est pas “un peu plus costaud” qu’un mur EI 60. C’est quatre fois plus de temps pour contenir le chaos.

Les isolants et remplissages incombustibles

  • Laine de roche : la star des complexes coupe-feu. Incombustible (classe A1), bonne tenue en température, elle freine la montée en chaleur et stabilise les parois. On la retrouve dans les cloisons, planchers, plafonds, portes techniques.
  • Laine de verre : également incombustible, mais avec des comportements mécaniques différents à haute température. Elle peut participer à certaines solutions EI, mais toujours dans le cadre de systèmes testés.
  • Mortiers coupe-feu : mélanges légers, souvent projetés autour des structures métalliques ou pour obturer des traversées. Ils gonflent ou se densifient sous l’effet de la chaleur, maintenant l’intégrité du compartiment.

Un isolant “M0” ou “A1” ne devient pas automatiquement “coupe-feu”. Il faut le bon montage, les bons parements, la bonne épaisseur. Et un PV qui le prouve.

Les produits intumescents : quand le feu devient architecte

Intumescent. Mot barbare pour phénomène fascinant. Sous l’effet de la chaleur, le matériau gonfle, se carbonise, forme une croûte épaisse et isolante.

  • Peintures intumescentes : appliquées sur l’acier, elles forment en cas d’incendie une mousse carbonée volumineuse qui isole le métal, retardant son flambage. Essentiel pour garantir R 30, R 60 ou R 90.
  • Mastics et joints intumescents : utilisés en périphérie de portes, vitrages, gaines techniques. Ils scellent les fuites, gonflent dans les interstices, empêchent les gaz brûlants de se faufiler là où une fraction de millimètre suffit.
  • Bande intumescente dans les portes : invisible, noyée dans le chant. Au feu, elle gonfle, écrase le jeu entre l’ouvrant et le dormant, transformant une porte ordinaire en bouclier serré.

Ces produits, pris isolément, ne sont rien. Leur puissance vient de leur intégration dans des systèmes complets testés. Une peinture intumescente sur une poutre mal préparée, c’est comme un gilet pare-balles posé sur une chaise.

Vitrages feu, portes techniques, clapets : les pièces maîtresses

Quelques éléments méritent une attention obsessionnelle.

  • Vitrages pare-flamme / coupe-feu : un simple “verre feuilleté” n’est pas un vitrage EI. Les vrais vitrages feu sont des empilements sophistiqués, parfois avec des gels intumescents transparents qui se transforment en écran opaque sous l’effet de la chaleur. Ils sont classés E, EW (limitation du rayonnement), ou EI. Le choix entre E et EI influe directement sur la radiation thermique ressentie derrière.
  • Portes coupe-feu : en bois, en acier, en verre, mais toujours avec un PV précis. Ame adaptée, paumelles dimensionnées, ferme-porte imposé (une porte coupe-feu ouverte n’est qu’une décoration chère), quincaillerie certifiée. Le moindre changement sans avis (oculus rajouté, découpe, perçage) peut tuer le classement.
  • Clapets coupe-feu : petites pièces dans les gaines de ventilation qui deviennent, au feu, de véritables verrous. Commandés par déclenchement thermique ou système de sécurité incendie, ils ferment la voie royale à la fumée et aux flammes qui adorent voyager dans les conduits.

Une faille dans la chaîne, un seul élément banal au milieu d’un dispositif performant, et le feu trouvera sa brèche. Il est patient, méthodique… et obéit à la physique, pas aux déclarations d’intention.

Les erreurs de chantier qui ruinent un “coupe-feu” sur le papier

Les textes sont exigeants. Le feu l’est plus encore. Les chantiers, eux, ont parfois la main légère.

Quelques scènes trop fréquentes :

  • Traversées non traitées : une belle cloison EI 60, et au milieu, un paquet de câbles qui passent sans système de calfeutrement homologué. Au feu, le plastique fond, l’ouverture se crée, les gaz brûlants s’y engouffrent. EI 60 sur les plans, EI 6 dans la réalité.
  • Porte coupe-feu bloquée ouverte avec une cale ou un extincteur. Sans dispositif d’aimantage asservi à la détection incendie, cette porte est une trahison en acier.
  • Démontage de plinthes ou de joints intumescents “parce que ça gêne” ou “ça fait moche”. On retire ce qui fait le vrai travail le jour J.
  • Peinture ou revêtement non prévu sur des gaines protégées : ajout de matière combustible là où le système avait été testé nu.
  • Substitutions de matériaux “équivalents” sans vérification de la documentation feu : laine de verre à la place de laine de roche, plaque BA13 standard à la place de plaque feu… Le devis est plus beau, le comportement au feu, lui, ne pardonnera pas.

Une protection passive n’a de valeur que si elle est continue et cohérente. Le feu, lui, ne respecte pas les pointillés.

Comment choisir ses matériaux de protection passive sans se brûler les ailes

Face à un projet, neuf ou rénovation, quelques réflexes devraient être aussi automatiques que boucler sa ceinture en voiture.

  • Identifier les zones de compartimentage : où veut-on arrêter le feu ? Séparer quoi de quoi ? Habitation / parking, circulations / locaux à risques, bureaux / stockage… Sans cette carte mentale, on navigue à vue.
  • Lire (vraiment) la réglementation applicable : ERP, habitation, IGH, entrepôt industriel… Chaque famille de bâtiment a ses exigences propres. On ne “devine” pas un degré EI 60. On le lit.
  • Exiger les PV d’essais, certifications, DTA des produits proposés : une porte “type coupe-feu” n’existe pas. Elle est EI 30, EI 60, selon un PV. Idem pour les cloisons, les systèmes de calfeutrement, les vitrages.
  • Refuser les mélanges sauvages : un système coupe-feu, c’est un ensemble (parements + ossature + isolant + fixations + joints). Changer une seule pièce sans vérifier l’équivalence, c’est déclasser tout le dispositif.
  • Former les exploitants : une fois le bâtiment livré, les portes seront calées, les locaux transformés, les percements ajoutés. Sans culture incendie minimale, tout ce qui a été pensé en amont peut être saccagé en quelques mois.
  • Prévoir les interventions futures : câbles supplémentaires, réseaux ajoutés, modifications de cloisonnement. Intégrer dès la conception des zones techniques, des réservations, des systèmes de calfeutrement adaptés, plutôt que percer, reboucher “au mastic acrylique” plus tard.

Chaque choix de matériau de protection passive est en réalité un choix de temps : combien de minutes offrons-nous aux occupants pour fuir, aux pompiers pour entrer ?

Un pare-flamme regarde les flammes droit dans les yeux et les stoppe. Un coupe-feu, lui, se bat aussi contre ce qu’on ne voit pas : la chaleur qui rampe derrière les parois, qui insuffle un brasier intérieur à ce qui semblait encore intact.

On peut jouer avec les mots en réunion. On ne joue pas avec eux lorsqu’il s’agit de feu. Entre pare-flamme et coupe-feu, il n’y a pas qu’une syllabe de différence. Il y a parfois une vie entière de plus.