Un feu ne se résume jamais à “quelque chose qui brûle”.
C’est la première erreur.
Un incendie, c’est une matière précise, dans un contexte précis, avec une énergie précise. Et si vous ne parlez pas sa langue, il vous dévore. Simple.
C’est pour ça qu’on a inventé les classes de feu. Pour catégoriser le chaos. Pour savoir, en quelques lettres, ce qui est en train de partir en fumée… et avec quoi vous avez (ou non) une chance de l’arrêter.
Pourquoi les classes de feu ne sont pas un détail administratif
Sur un extincteur, ce n’est pas le rouge qui compte. Ni le poids. Ni même la marque.
Ce qui décide de l’issue, ce sont ces petites lettres souvent ignorées : A, B, C, D, F. Parfois accompagnées d’un éclair pour l’électricité.
Chaque lettre correspond à un type de combustible. Et chaque combustible réagit différemment à l’eau, à la mousse, à la poudre, au CO₂.
Ignorer ça, c’est :
- jeter de l’eau sur de l’huile en feu
- vider un CO₂ sur un canapé qui braise encore
- regarder un métal brûler comme un soleil miniature, avec un extincteur parfaitement inutile à la main
Sur le terrain, les pompiers n’improvisent pas. Ils lisent la scène. Matière. Source d’énergie. Risque électrique. Risque d’explosion. Ils choisissent l’agent extincteur en conséquence.
Vous, chez vous, dans votre bureau, dans votre atelier, devriez faire la même chose. Mais pour ça, il faut comprendre ce qui brûle.
Les classes de feu : décoder l’ennemi
En Europe, la classification principale est la suivante :
- Classe A : feux de solides – bois, papier, tissus, cartons, meubles, certains plastiques.
- Classe B : feux de liquides inflammables – essence, solvants, peintures, alcool, huiles minérales.
- Classe C : feux de gaz – propane, butane, méthane, gaz naturel.
- Classe D : feux de métaux – magnésium, sodium, potassium, titane, aluminium en copeaux.
- Classe F : feux d’huiles et graisses de cuisson – friteuses, poêles, huiles végétales surchauffées.
On parle parfois aussi, par abus de langage, de “feux de classe E” pour désigner les feux d’origine électrique. En réalité, l’électricité n’est pas un combustible. C’est un risque supplémentaire : celui de vous électrocuter en intervenant.
Dans un tableau électrique qui flambe, ce qui brûle est souvent de la classe A (isolants, plastiques) et B (huiles, certains polymères). L’enjeu n’est donc pas la classe… mais le choix d’un agent non conducteur.
Classe A : les braises qui ne veulent pas mourir
Le feu de classe A est le plus banal. Le plus trompeur aussi.
Un canapé qui couve. Des piles de cartons. Un local d’archives. Un matelas. Une charpente. Le bois et les fibres brûlent en profondeur. Ils gardent la chaleur. Ils la protègent derrière une croûte de cendres. Le feu continue, invisible, prêt à repartir.
L’agent roi pour la classe A, c’est l’eau. Pourquoi ? Parce qu’elle refroidit et pénètre le matériau. Elle coupe le feu là où il respire encore.
On utilise aussi :
- Mousse : efficace si des liquides sont impliqués en plus (A + B).
- Poudre ABC : éteint vite, mais ne refroidit pas bien. Le risque de reprise reste fort.
Les pompiers le savent : le feu de classe A qu’on “éteint” trop vite, sans noyage, est celui qui se rallumera à 3 h du matin. Quand tout le monde dort. L’incendie parfait. Silencieux, têtu, patient.
Classe B : liquides inflammables, l’illusion de la surface
Un feu de liquide n’a pas de braise. Pas d’armature carbonisée. Juste une surface en furie. Ça semble fragile. C’est tout l’inverse.
Dans un garage, un atelier, une station-service, un laboratoire, on rencontre : essence, solvants, peintures, hydrocarbures. Un mégot, une étincelle, un bidon percé, et tout se transforme en miroir de flammes.
Là, l’eau seule est l’ennemie. Versée directement sur un liquide inflammable, elle peut :
- provoquer des projections de liquide enflammé
- étaler le feu au lieu de le contenir
On combat la classe B par étouffement et séparation carburant / oxygène :
- Mousse : elle forme un tapis qui recouvre le liquide, coupe l’air et limite les vapeurs inflammables.
- Poudre BC ou ABC : elle inhibe la réaction chimique de combustion dans la flamme.
- CO₂ : utile sur de petits foyers, en local ventilé modérément, mais sans action durable sur la matière.
Imaginez un bac de solvant qui flambe. Un seau d’eau ? Vous venez d’offrir au feu la capacité de se répandre. Un bon extincteur mousse, bien utilisé, lui, posera un couvercle chimique sur sa gueule ouverte.
Classe C : les gaz, le feu qui n’aime pas le vide
Les feux de classe C sont à la fois rares et terriblement dangereux.
Gaz de ville, propane, butane… Quand un gaz brûle, le problème n’est pas seulement la flamme visible. C’est la pression. Le confinement. Le risque d’explosion.
Un réflexe à graver dans le cortex : si un gaz brûle et que vous pouvez couper l’alimentation en sécurité, faites-le. Un feu de gaz contrôlé est souvent moins dangereux qu’un nuage de gaz non brûlé qui s’accumule et attend une étincelle.
Les agents adaptés :
- Poudre BC ou ABC : efficace sur la flamme, si le gaz peut être coupé ensuite.
- CO₂ : parfois utilisé, mais l’intérêt reste limité en plein air.
Sans coupure du gaz, vous ne gagnez qu’un peu de temps. Le vrai levier, c’est la vanne. Et la distance.
Classe D : métaux en fusion, la petite étoile au sol
Feux de métaux. Une minorité des incendies. Mais quand ça arrive, l’horreur technique.
Magnésium, sodium, aluminium en copeaux ou poudre. Ateliers d’usinage, industries, laboratoires. Ici, le feu se nourrit d’oxygène… mais parfois aussi de l’eau elle-même.
Oui. Certains métaux réagissent violemment avec l’eau, libérant de l’hydrogène, créant une réaction explosive. L’extincteur à eau devient alors complice du drame.
Les seuls agents sérieux :
- Poudre spéciale D : adaptée au type de métal. Elle étouffe, isole, absorbe la chaleur.
- Sable sec, agents spéciaux : en dernier recours, si prévus.
CO₂, eau, mousse ? À proscrire. Ici, le feu n’est pas juste chaud. Il est chimiquement hostile à vos réflexes habituels.
Classe F : huiles de cuisson, le piège des cuisines
La friteuse qui s’embrase. La casserole oubliée. L’huile qui se met à fumer, puis s’enflamme en un souffle sourd.
On connaît la scène. On connaît aussi la catastrophe classique : quelqu’un jette de l’eau sur le feu.
L’eau, plus dense que l’huile, plonge vers le fond. Instantanément vaporisée, elle entraîne l’huile avec elle dans une explosion de gouttelettes enflammées. Le feu monte au plafond. S’étale sur les murs. Se projette sur la peau.
Pour ces feux-là, la classe F a été créée. Et avec elle, des agents spécifiques :
- Extincteurs à base d’agent mouillant / saponifiant (classe F) : ils transforment la surface de l’huile, créent une couche protectrice, refroidissent et étouffent le feu.
En attendant, les gestes de survie :
- Couper la source de chaleur.
- Ne jamais déplacer la casserole en flammes.
- Couvrir avec un couvercle métallique ou une couverture anti-feu adaptée.
Pas d’eau. Jamais. Pas “juste un peu pour voir”. Non. Jamais.
Et l’électricité dans tout ça ?
Les feux “d’origine électrique” ne forment pas une classe spécifique, mais imposent une contrainte vitale : ne pas devenir conducteur vous-même.
Tant que l’alimentation n’est pas coupée, évitez :
- les extincteurs à eau
- certains modèles de mousse non conçus pour ce risque
On privilégie alors :
- CO₂ : non conducteur, propre, ne laisse pas de résidu sur les équipements.
- Poudre ABC : efficace mais très salissante, destructrice pour le matériel.
Le scénario typique ? Un tableau électrique qui fume. Un serveur informatique qui prend feu. Le réflexe intelligent : couper le courant si possible, utiliser un CO₂, ventiler après usage (le CO₂ chasse l’oxygène, pas que pour le feu).
Les principaux agents extincteurs : savoir ce que vous avez vraiment entre les mains
Un extincteur, ce n’est pas une gourde magique rouge. C’est un outil spécialisé. Chaque type a ses forces et ses faiblesses.
Eau (avec ou sans additif) :
- Idéal pour : feux de classe A.
- À éviter pour : B (risque de propagation), C, D, F, risques électriques non coupés.
- Action : refroidissement massif.
Mousse :
- Idéale pour : classes A et B, notamment liquides inflammables en nappe.
- Limites : pas adaptée aux métaux, attention à l’électricité selon les modèles.
- Action : étouffement + refroidissement.
Poudre ABC / BC :
- Idéale pour : A (avec limites), B, C.
- Limites : inefficace sur D et F ; salit tout, corrosion possible, visibilité réduite.
- Action : inhibition de la réaction chimique dans les flammes.
CO₂ :
- Idéal pour : équipements électriques, petits feux B en locaux.
- Limites : aucune action en profondeur, risque d’asphyxie dans les petits volumes, pas de refroidissement durable.
- Action : déplacement de l’oxygène autour du foyer.
Agents spéciaux (classe D, F) :
- Classe D : poudres métalliques spécifiques, adaptées au métal concerné.
- Classe F : agents saponifiants pour huiles de cuisson.
Si vous ne savez pas ce qu’il y a dans votre extincteur, vous êtes déjà en retard sur le feu qui n’a pas encore commencé.
Les erreurs à ne jamais commettre face à un incendie
Les flammes pardonnent rarement l’ignorance. Certaines erreurs reviennent pourtant comme un mauvais refrain.
- Jeter de l’eau sur de l’huile en feu : on l’a vu, c’est la recette parfaite pour une boule de feu dans votre cuisine.
- Ouvrir une porte derrière laquelle ça brûle sans précautions : l’appel d’air peut transformer un feu confiné en torche violente.
- Rester trop près du foyer avec un extincteur : vous perdez votre angle, vous prenez la chaleur, vous paniquez.
- Vider l’extincteur au hasard, sans viser la base des flammes : vous brumisez votre peur, pas le feu.
- Ignorer les braises : dans la classe A, ce qui couve est plus dangereux que ce qui flambe déjà.
- Vouloir “sauver le matériel” au lieu de sauver sa peau : les assureurs préfèrent largement indemniser un ordinateur cramé qu’un décès.
- Utiliser un mauvais extincteur “parce qu’il est à portée de main” : mieux vaut parfois reculer, fermer, alerter, que jouer au héros mal armé.
Classes de feu et assurance : ce que votre contrat attend de vous
Les compagnies d’assurance n’aiment pas le hasard. Elles aiment les preuves. Les procédures. Les obligations respectées.
En cas de sinistre, on vous demandera :
- Si les extincteurs sur place étaient adaptés aux risques (A, B, C, F…)
- Si leur maintenance était à jour
- Si le personnel était formé à les utiliser
- Si les prescriptions de sécurité (cuisine, stockage, gaz, électriques) étaient respectées
Un atelier avec des solvants, équipé uniquement d’extincteurs à eau, c’est plus qu’une erreur technique. C’est un argument pour limiter l’indemnisation.
Une cuisine professionnelle sans extincteur classe F ou couverture anti-feu ? Même problème. Vous n’avez pas simplement été surpris. Vous étiez objectivement mal préparé.
La classification des feux n’est donc pas qu’une affaire de pompiers. C’est un langage commun entre vous, les secours… et vos assureurs.
Comment choisir ses extincteurs en fonction des classes de feu
Regardez autour de vous. Chez vous. Au bureau. Dans votre atelier. Que peut-il brûler, concrètement ?
Habitation classique :
- Beaucoup de classe A (meubles, textiles, bois).
- Classe F dans la cuisine (huiles de cuisson).
- Risque électrique (tableaux, multiprises, appareils).
Combinaisons pertinentes :
- Extincteur à eau avec additif (A) + extincteur classe F dans la cuisine.
- Ou extincteur poudre ABC polyvalent + couverture anti-feu.
Bureaux :
- Classe A (mobilier, papiers).
- Équipements électriques.
Combinaisons pertinentes :
- Eau + additif pour les zones papier.
- CO₂ pour salles serveurs / locaux techniques.
Ateliers / garages :
- Classe A (rayonnages, emballages).
- Classe B (carburants, solvants, huiles).
- Éventuellement C (gaz) et D (métaux).
Combinaisons pertinentes :
- Poudre ABC, éventuellement mousse pour les nappe de liquides.
- Poudre D si métaux combustibles présents.
Ce n’est pas du luxe. C’est du dimensionnement minimal pour ne pas être spectateur quand ça part.
Former les gestes, pas seulement acheter du matériel
Un extincteur mal utilisé est un objet décoratif. Un totem rouge accroché au mur pour rassurer les consciences. Mais le feu, lui, n’a que faire de vos bonnes intentions.
Les pompiers le constatent : les deux premières minutes appartiennent au public. À ceux qui sont là. Avant même que la sirène ne se déclenche au fond de la caserne.
Les bases à ancrer chez tous :
- Savoir reconnaître les principaux types de feu.
- Connaître le ou les extincteurs sur place : type, mode d’emploi, portée, durée.
- Apprendre à se positionner : dos à une sortie, jamais coincé par le feu.
- Balayer à la base des flammes, pas dans le vide lumineux au-dessus.
- Renoncer quand le feu gagne trop vite, fermer les portes, évacuer, appeler les secours.
Parce que oui, parfois, le courage, c’est de reculer. De laisser le brasier aux professionnels, casqués, équipés, entraînés. Ceux qui savent lire dans la danse des flammes là où vous ne voyez qu’un mur de chaleur.
Le feu se moque des approximations. Il ne fait pas la différence entre “à peu près” et “précisement”.
Les classes de feu existent pour ça : transformer un ennemi aveugle en adversaire identifié. A, B, C, D, F. Quelques lettres. Et derrière elles, des choix qui sauvent des murs, des vies, des nuits entières.
La prochaine fois que vous croiserez un extincteur, ne passez pas devant comme s’il faisait partie du décor. Lisez-le. Décryptez ses lettres. Imaginez le feu qu’il est censé affronter.
Et posez-vous cette question brûlante : dans votre monde à vous, si ça prend, êtes-vous armé… ou simplement exposé ?