Sur une citerne, un camion ou un wagon, quelques chiffres peuvent sembler froids. Ils ne le sont jamais. Derrière un numéro orange, une étiquette en losange ou une mention ADR se cache une information vitale : ce que contient le véhicule, ce que la matière peut provoquer et comment réagir si le feu prend.
La liste des codes de matières dangereuses n’est pas un simple catalogue administratif. C’est un langage de sécurité. Un langage parfois discret, mais capable de faire la différence entre une intervention maîtrisée et une catastrophe en chaîne.
Encore faut-il savoir le lire. Numéro ONU, classe de danger, code de danger, groupe d’emballage, étiquette de risque… Ces indications se ressemblent. Elles ne disent pourtant pas la même chose. Voici comment les décoder sans se perdre dans le brouillard réglementaire.
Pourquoi les matières dangereuses sont-elles codifiées ?
Une matière dangereuse peut être inflammable, explosive, toxique, corrosive, radioactive ou dangereuse pour l’environnement. Elle peut présenter un seul risque ou plusieurs à la fois. L’essence brûle. Le chlore intoxique. L’acide sulfurique ronge. Certains produits font les trois, avec une efficacité terrifiante.
Pour transporter ces substances, les pays européens appliquent principalement l’ADR, l’Accord relatif au transport international des marchandises dangereuses par route. Ce cadre définit les règles d’identification, d’emballage, d’étiquetage, de chargement et de transport.
Le système repose sur plusieurs repères :
- le numéro ONU, qui identifie la matière ou la famille de matières ;
- la classe de danger, qui indique la nature principale du risque ;
- le numéro d’identification du danger, aussi appelé code Kemler ;
- le groupe d’emballage, qui précise le niveau de dangerosité pour certaines matières ;
- les étiquettes et pictogrammes de danger, visibles sur les colis et les véhicules.
Chaque code a sa mission. Les mélanger revient à confondre une alarme incendie avec un extincteur. Les deux concernent le feu. Ils ne jouent pas le même rôle.
Le numéro ONU : l’identité de la matière
Le numéro ONU est un identifiant à quatre chiffres précédé, dans les documents et les bases réglementaires, des lettres « UN ». Il permet de désigner une substance, un mélange ou une famille de produits dangereux.
Quelques exemples connus :
- UN 1203 : essence ;
- UN 1202 : gazole ou combustible diesel, selon la désignation réglementaire applicable ;
- UN 1789 : acide chlorhydrique ;
- UN 1005 : ammoniac anhydre ;
- UN 1072 : oxygène comprimé ;
- UN 1017 : chlore.
Le numéro ONU ne donne pas, à lui seul, toutes les informations nécessaires. Il ne précise pas directement le comportement du produit dans un incendie, la distance d’évacuation ou le moyen d’extinction à utiliser. Il sert d’abord à identifier précisément la marchandise.
Lors d’un accident, les secours peuvent transmettre ce numéro à leur centre opérationnel. Celui-ci consulte alors les fiches réglementaires et les consignes adaptées. Un chiffre bien lu peut éviter une approche dangereuse, un jet d’eau mal choisi ou une évacuation trop limitée.
Attention aux produits portant une désignation collective. Certaines entrées de la réglementation regroupent plusieurs substances dont les propriétés sont proches. Dans ce cas, le numéro ONU identifie une catégorie réglementaire plutôt qu’une formule chimique unique. La fiche de données de sécurité reste indispensable.
Le panneau orange et le code Kemler
Sur les véhicules transportant des marchandises dangereuses, le panneau orange est l’un des signaux les plus visibles. Il est souvent divisé horizontalement en deux parties.
- la partie supérieure porte le numéro d’identification du danger, aussi appelé code Kemler ou numéro d’identification du danger ;
- la partie inférieure porte le numéro ONU de la matière transportée.
Exemple classique : un panneau affichant 33 au-dessus de 1203. Le 33 indique un liquide très inflammable. Le 1203 identifie l’essence.
Le premier chiffre du code supérieur indique généralement le danger principal. Le second précise ou renforce ce danger. Lorsque le chiffre est répété, le risque est accentué. Un « 33 » signale ainsi une matière très inflammable. Un « 66 » évoque une matière très toxique.
Voici les principales significations des chiffres utilisés :
- 2 : émanation de gaz résultant de la pression ou réaction chimique ;
- 3 : inflammabilité des liquides et vapeurs ;
- 4 : inflammabilité des solides ou matière solide inflammable spontanément ;
- 5 : propriété comburante ;
- 6 : toxicité ou risque d’infection ;
- 7 : radioactivité ;
- 8 : corrosivité ;
- 9 : danger de réaction violente spontanée ou danger divers.
La lettre X placée devant les chiffres signale une réaction dangereuse avec l’eau. Un panneau « X423 » doit immédiatement alerter les intervenants : l’eau peut aggraver la situation. Dans ce contexte, improviser avec une lance à incendie n’est pas du courage. C’est une prise de risque inutile.
Le code Kemler n’est pas toujours affiché de la même manière. Pour certaines cargaisons, le panneau orange peut ne comporter aucun numéro. Il indique alors le transport de marchandises dangereuses en colis, sans identifier une matière particulière sur le panneau. Les colis eux-mêmes portent les informations nécessaires.
Les neuf classes de danger ADR
La classification ADR répartit les marchandises dangereuses en neuf grandes classes. Certaines possèdent des subdivisions. Le pictogramme visible sur l’emballage ou le véhicule traduit cette classification en image.
Classe 1 : matières et objets explosibles
La classe 1 concerne les explosifs et les objets contenant des matières explosibles. Elle comprend notamment les munitions, certains artifices de divertissement et des produits utilisés dans l’industrie.
Le danger ne se limite pas à l’explosion initiale. Projection de fragments, onde de choc, incendie secondaire, effondrement : les effets se propagent souvent bien au-delà du point de départ. Les subdivisions précisent le type de risque, de l’explosion en masse à l’explosion limitée ou au danger réduit.
Classe 2 : gaz
La classe 2 regroupe les gaz comprimés, liquéfiés ou dissous sous pression. Elle se divise principalement en :
- 2.1 : gaz inflammables, comme le propane ou le butane ;
- 2.2 : gaz non inflammables et non toxiques, comme l’azote ou le dioxyde de carbone ;
- 2.3 : gaz toxiques, comme le chlore.
Une bouteille chauffée peut se rompre brutalement. C’est le phénomène BLEVE, une vaporisation explosive d’un liquide sous pression après rupture du récipient. La flamme visible n’est alors qu’une partie du danger. Le métal projeté et la boule de feu peuvent frapper à distance.
Classe 3 : liquides inflammables
Essence, alcool, acétone, certains solvants et peintures entrent dans cette catégorie. Leur point commun : ils peuvent former des vapeurs inflammables capables de s’enflammer au contact d’une flamme, d’une étincelle ou d’une surface chaude.
Le liquide ne brûle pas toujours directement. Ce sont souvent ses vapeurs qui s’enflamment. Elles peuvent se déplacer au ras du sol, atteindre une source d’ignition éloignée puis remonter jusqu’au contenant. Le feu semble alors courir comme une mèche invisible.
Classe 4 : solides inflammables et matières réactives
La classe 4 comprend plusieurs subdivisions :
- 4.1 : solides inflammables, matières autoréactives et explosifs désensibilisés ;
- 4.2 : matières sujettes à l’inflammation spontanée ;
- 4.3 : matières qui, au contact de l’eau, dégagent des gaz inflammables.
Le phosphore blanc, certaines poudres métalliques ou des chiffons imbibés d’huile peuvent s’enflammer spontanément dans des conditions particulières. Une matière apparemment inerte peut donc devenir un foyer sans flamme préalable. Le danger dort parfois sous la surface.
Classe 5 : matières comburantes et peroxydes organiques
La classe 5.1 rassemble les matières comburantes. Elles ne sont pas nécessairement inflammables, mais elles favorisent la combustion d’autres produits. L’oxygène concentré, certains nitrates et plusieurs produits de traitement de l’eau entrent dans cette logique.
La classe 5.2 concerne les peroxydes organiques. Ils peuvent se décomposer violemment sous l’effet de la chaleur, d’une contamination ou d’un choc. Les stocker près de cartons, de carburants ou de textiles revient à placer un accélérateur au pied d’un brasier.
Classe 6 : matières toxiques et infectieuses
La classe 6.1 concerne les matières toxiques. Elles peuvent pénétrer par inhalation, ingestion ou contact avec la peau. Une faible quantité suffit parfois à provoquer des effets graves.
La classe 6.2 vise les matières infectieuses, susceptibles de contenir des agents pathogènes. Leur transport est soumis à des règles strictes d’emballage et de traçabilité. Ici, le danger ne se voit pas. Il ne crépite pas. Il peut pourtant contaminer durablement une zone.
Classe 7 : matières radioactives
La classe 7 concerne les matières radioactives. Le symbole en trèfle noir et jaune est largement connu, mais l’absence de signe visible ne signifie jamais absence de danger.
La nature du rayonnement, l’activité de la matière, la durée d’exposition et la distance sont déterminantes. Les premières mesures reposent sur des principes simples : s’éloigner, limiter le temps d’exposition, éviter tout contact et suivre les consignes des autorités.
Classe 8 : matières corrosives
Acides et bases fortes peuvent attaquer les métaux, les tissus humains et certains matériaux. La classe 8 rassemble ces produits corrosifs.
Un déversement d’acide sulfurique ne se traite pas comme une fuite d’eau. Le contact avec certains métaux peut produire de l’hydrogène inflammable. Une dilution mal maîtrisée peut provoquer un dégagement de chaleur et des projections. La prudence n’est pas une option décorative sur l’étiquette.
Classe 9 : matières et objets dangereux divers
La classe 9 regroupe les dangers qui ne correspondent pas aux classes précédentes. Elle peut concerner certaines batteries au lithium, des matières dangereuses pour l’environnement, des équipements contenant des substances particulières ou des produits soumis à une température élevée.
Les batteries au lithium illustrent parfaitement ce risque. Endommagées, surchauffées ou mal emballées, elles peuvent entrer en emballement thermique. Une cellule chauffe, déclenche ses voisines, puis la réaction s’accélère. Le feu peut reprendre après une première extinction apparente.
Les étiquettes de danger : lire les losanges
Les étiquettes de danger sont généralement présentées sous la forme de losanges colorés. Elles indiquent la classe et le risque associé. Leur couleur et leur symbole donnent une lecture immédiate :
- flamme noire sur fond rouge pour les matières inflammables ;
- flamme sur cercle pour les matières comburantes ;
- bombe explosant pour les matières explosives ;
- tête de mort pour les matières toxiques ;
- corrosion sur une main et un métal pour les produits corrosifs ;
- bouteille de gaz pour les gaz sous pression ;
- trèfle radioactif pour les matières radioactives ;
- poisson et arbre morts pour les dangers environnementaux .
Un même colis peut porter plusieurs étiquettes. C’est le cas lorsqu’une matière présente un danger principal et un ou plusieurs dangers subsidiaires. L’étiquette principale ne raconte donc pas toujours toute l’histoire.
Le groupe d’emballage : un niveau de danger supplémentaire
Pour plusieurs classes, les matières sont affectées à un groupe d’emballage :
- groupe I : danger très élevé ;
- groupe II : danger moyen ;
- groupe III : danger faible.
Ce classement influence notamment les exigences relatives aux emballages, à la résistance mécanique et aux conditions de transport. Il ne s’applique pas à toutes les classes. Les gaz, les explosifs et les matières radioactives suivent des règles spécifiques.
Un groupe III ne signifie pas « inoffensif ». Un liquide inflammable moins dangereux qu’un produit du groupe I peut tout de même déclencher un incendie majeur dans un entrepôt mal ventilé. Le risque dépend aussi de la quantité, du lieu, de la température et de la présence d’autres produits.
Comment réagir face à un véhicule ou un colis suspect ?
Un panneau orange accidenté, une odeur piquante, un nuage inhabituel ou un colis endommagé doivent inciter à la distance. Ne touchez pas. Ne déplacez pas le contenant. Ne tentez pas de neutraliser la fuite avec des moyens improvisés.
- éloignez les personnes de la zone ;
- évitez les flammes, les étincelles et les interrupteurs si cela peut être fait sans danger ;
- appelez les secours au 112 ou au 18 en France ;
- communiquez le numéro ONU, le code orange ou les pictogrammes visibles ;
- indiquez la direction du vent, l’état du véhicule et la présence éventuelle de victimes ;
- ne revenez pas sur place avant l’autorisation des secours.
Ne vous approchez pas pour prendre une photographie. Un code mal cadré ne vaut pas une vie exposée à un gaz toxique. Les secours disposent de moyens adaptés, de détecteurs et de procédures spécialisées.
Où trouver les informations fiables ?
Pour identifier correctement une matière, plusieurs sources peuvent être consultées : la fiche de données de sécurité fournie par le fabricant, le document de transport, l’étiquette du produit et les bases réglementaires liées à l’ADR.
La fiche de données de sécurité détaille les propriétés chimiques, les dangers, les mesures de premiers secours, les moyens d’extinction et les précautions de manipulation. Elle doit rester accessible dans les entreprises qui utilisent ou stockent des produits dangereux.
Les pictogrammes grand public du règlement CLP, avec leur losange bordé de rouge, complètent les indications de transport. Ils ne remplacent pas les panneaux ADR. Deux systèmes, deux usages. Même produit, lectures différentes.
Le feu ne négocie pas avec les erreurs de classement. Une étiquette absente, un panneau masqué ou un emballage inadapté fragilise toute la chaîne de prévention. Comprendre les codes des matières dangereuses, c’est donc bien plus que mémoriser des chiffres : c’est apprendre à reconnaître le danger avant qu’il ne devienne une flamme.
